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N° 1331 - - 27 juin 2002
Forêt tropicales : " le débat est déséquilibré "
À quelques semaines du Sommet de la Terre à Johannesburg, Jacques Valeix, directeur du Cirad Forêt, apporte un éclairage sur les enjeux de la forêt tropicale.
Directeur du CIRAD-Forêt depuis 1997, ingénieur du Génie Rural, des Eaux et des Forêts, ancien directeur régional de l’ONF en Guyane française, Jacques Valeix connaît bien la forêt tropicale humide dont certains, sur les plateaux de télé, annoncent, avant le Sommet de la Terre à Johannesburg, qu’elle aura disparu avant 50 ans.
Boisforet-info : La forêt équatoriale risque-t-elle réellement de disparaître dans les 50 ans prochaines années ?
J.Valeix : On peut effectivement être inquiet pour nombre de pays tropicaux ; c’est par exemple le cas de l’Indonésie, compte tenu de nombreuses de raisons :
- surcapacités industrielles de sa filière bois,
- importance des fronts pionniers alimentés, il y a encore peu par la " transmigration " (officiellement organisée et planifiée entre les îles surpeuplées de Java et de Madura et celles de Sumatra et de Kalimantan),
- forte dynamique des plantations industrielles, qu’elles soient agricoles (palmier à huile,…) ou forestières (acacias australiens)
- et des fortes menaces que font peser sur le patrimoine forestier indonésien une récente décentralisation mal maîtrisée.
La situation est également préoccupante pour bien des régions de l’Amazonie.
Mais il faut aussi faire la part des discours alarmistes.
Que voulez-vous dire ?
J.Valeix : Ainsi à Madagascar, il a suffi, il y a un siècle, qu’un scientifique français, Perrier de la Bathie, effectue six mois de marche dans le nord-est du pays puis extrapole à l’ensemble de l’île ses observations locales sur la déforestation due aux feux, 250 000 hectares déforesté par an-, pour que ce chiffre soit systématiquement repris depuis dans différents rapports officiels et dans les positions d’Ong environnementales. Or, dans une telle hypothèse, la forêt malgache aurait dû disparaître vers 1970-1980, ce qui n’a pas été heureusement le cas. Le couvert forestier Malgache étant en effet actuellement estimé à 7,5 millions d’hectares. Cet exemple montre bien la tendance générale à la diffusion d’informations alarmantes même si elles sont imprécisément fondées.
De plus, la situation est loin d’être identique pour toutes les forêts équatoriales du monde. Le modèle de déforestation quasi industrielle et le mouvement massif de conversion en plantation qui l’accompagne en Indonésie n’est pas transposable dans le Bassin du Congo par exemple. Les processus de déforestation en Afrique n’ont ni la même intensité ni les mêmes caractères. La forêt équatoriale diminuera sensiblement en superficie mais ne disparaîtra pas d’ici 50 ans.
"Il ne peut pas y avoir d’avenir séparé entre l’homme et la forêt"
Tout ça pour dire qu’il faut se préoccuper de son avenir. Mais il faut le faire dans une approche globale de développement et surtout ne pas oublier qu’en 2050 l’humanité comptera 3 milliards d’hommes de plus qu’aujourd’hui, dont 90% naîtront dans les pays de la zone intertropicale. Ils auront besoin de ressources et d’espace. Il ne peut pas y avoir d’avenir séparé entre l’homme et la forêt. Ce n’est qu’en abordant le développement durable dans son ensemble, en tenant compte à la fois des enjeux environnementaux et humains que l’on pourra assurer, à long terme, le bien-être des hommes et l’avenir des forêts.
Peut-on exploiter la forêt sans la détruire ?
Bien sûr. Aujourd’hui il existe un consensus scientifique pour estimer qu’il est possible de prélever un nombre limité d’arbres par hectare avec des récoltes espacées d’environ 30 ans, sans causer de dommages à la forêt et à sa biodiversité. Ce sont là les bases essentielles de la gestion durable et de l’aménagement forestier en forêt tropicale humide. Il faut savoir que les politiques d’aménagement forestier durable se développent à grands pas en Afrique depuis une dizaine d’année. Mais le débat actuel dans les pays du Nord ne restitue absolument pas les progrès qui ont été accomplis par les chercheurs et les gestionnaires dans ce domaine.
C’est pourtant une véritable révolution à laquelle on assiste et qui est très encourageante. Cependant, il ne faut jamais oublier que les capacités de survie de la forêt dépendent avant tout de l’intérêt que leur portent les populations. Si elles y trouvent leur compte, elles les protégeront. C’est pourquoi la dimension sociale et le développement économique ne doivent absolument pas être oubliés dans les politiques forestières en zones intertropicales. C’est la clé de la réussite. C’est pour cela qu’une interdiction directe ou déguisée du commerce des bois tropicaux induirait des effets pervers immédiats à l’encontre du développement et de l’environnement.
Y-a-t-il urgence à agir ? Notamment en adoptant une convention internationale à Johannesburg lors du prochain sommet de la Terre ?
Il faut agir, c’est sûr. Mais sans précipitation ou angélisme. Le débat est aujourd’hui dominé par les messages des ONG environnementales des pays du Nord qui mettent l’accent sur la conservation intégrale. Mais si une approche conservationniste peut se justifier, elle ne doit pas être exclusive. Ce serait, à terme, tout aussi dangereux que la surexploitation.
On peut se féliciter que les ONG environnementales, qui sont aujourd’hui des faiseurs d’opinion dans les pays du Nord, aient fait émerger le sujet. Mais elles ne doivent pas être les seules à être écoutées. Le débat est aujourd’hui totalement déséquilibré. Il n’y a qu’une seule perception présentée par les médias. Les ONG du développement sont par exemple totalement absentes. On n’entend pas la voix des pays du Sud qui ont besoin d’améliorer leurs conditions de vie et pour qui les forêts sont une ressource stratégique et vitale.
Quelle serait, selon vous, la marche à suivre ?
Il faut généraliser et promouvoir la politique d’aménagement forestier pour valoriser la forêt sans la détruire ni l’appauvrir. C’est la logique de la gestion durable. C’est aujourd’hui la voie qui est suivie par les entreprises d’exploitation forestière européennes et notamment françaises qui agissent dans le Bassin du Congo. J’ai été très impressionné par leur capacité de mobilisation et par les moyens humains et financiers qu’elles ont engagés ces dernières années. Cette implication spectaculaire aboutit aujourd’hui à la mise en place de plans d’aménagement sur de grandes surfaces dans le Bassin du Congo. Les procès médiatiques qui leur sont faits sont aujourd’hui injustifiés et contre-productifs car cela aboutit à s’attaquer à ceux qui font progresser la foresterie africaine, tout en laissant le champ libre à des acteurs bien moins scrupuleux, comme par exemple certains acteurs asiatiques.
" Certification : la notoriété ne fait pas l‘efficacité ! "
Il faut aussi aider les gouvernements africains à acquérir les moyens humains pour faire respecter la réglementation forestière qu’ils ont adoptée ces dernières années. En somme, il faut faire du transfert de compétence à grande échelle pour former des forestiers nationaux et inscrire l’économie forestière dans une dynamique de progrès. De ce point de vue, la formation des hommes est un enjeu crucial pour l’avenir de la forêt tropicale humide. Il y a d’énormes besoins et de très nombreuses alternatives techniques à explorer dans ce domaine.
On parle aussi beaucoup de certification. Est-ce la solution pour sauver la forêt ?
Malheureusement pas. La certification n’est qu’une cerise sur le gâteau. Le gâteau, c’est le développement des politiques d’aménagement forestier. Pour qu’il y ait certification de la gestion durable, il faut d’abord qu’il y ait une gestion réellement durable.
Si on figeait la situation, en imposant brutalement dans les marchés publics, comme certaines ONG le proposent aujourd’hui en Europe, de n’importer que des bois certifiés, cela aboutirait à introduire de facto de nouvelles barrières douanières.
Ce serait ni plus ni moins qu’une forme de protectionnisme déguisé. Il ne me paraît pas admissible de demander aujourd’hui aux entreprises africaines et aux autres pays du Sud de faire en quelques années ce que les économies du Nord ont mis des décennies à réaliser.
De plus, en matière de certification, ce n’est pas nécessairement la notoriété qui fait la crédibilité, ni le sérieux. Il faut faire un grand ménage dans ce domaine. On doit fixer des règles déontologiques respectées par tous. Aujourd’hui on peut certifier tout et n’importe quoi au nom de la gestion durable : des plantations issues de forêts détruites, des gestions qui n’apportent pas toutes les garanties de durabilité. Il ne faut pas oublier que la certification c’est aussi un important marché et un moyen pour certains acteurs de renforcer leurs pouvoirs.
Qu’est-ce que vous voulez dire précisément ?
La certification FSC, pour être clair, qui est liée au WWF, s’avère être intransigeante car elle aspire à un certain monopole en se présentant comme le seul cadre de certification crédible.
Pour ma part j’ai visité deux des quatre exploitations forestières certifiées FSC en forêt Amazonienne et je reste très dubitatif. L’une qui compte 60 000 ha de forêts exploitables a un rythme d’exploitation qui ne lui permet que 7 annuités de récolte alors qu’il en faudrait une trentaine pour que la gestion soit réellement durable. L’autre qui compte 160 000 ha est sur un rythme d’exploitation qui ne lui permet que 20 annuités de récolte. Qu’est ce qu’elles vont faire après ? Aller ailleurs ou repasser avant que la forêt ait eu le temps de se régénérer ? Elles ne peuvent pas le dire. Du coup, ces exploitations n’apportent pas de garantie sur la durabilité de leur gestion forestière. Certes, elles travaillent mieux que d’autres et utilisent des méthodes plus rationnelles. Mais ce n’est pas suffisant pour parler de gestion durable. On peut dans ce cas, parler de certification de "bonne conduite", de "forêts exploitées légalement", mais pas de gestion durable. Ne trompons donc pas le consommateur et l’opinion.
Mieux vaudrait faire preuve de plus de transparence et accepter l’idée de segmentation du marché de la certification et de progressivité dans les exigences. Ces paliers devraient être définis, grandes régions par grandes régions, en fonction du niveau d’évolution des économies forestières et fixer des échéances claires dans le temps. C’est peut-être cette logique que proposeront les pays africains avec la création d’une certification Panafricaine.
Le CIRAD-forêt comprend 150 salariés dont 100 ingénieurs-chercheurs qui sont la moitié du temps sur le terrain en Afrique et dans d’autres région des Pays du Sud. Le CIRAD-forêt travaille sur trois thèmes :
- Les forêts naturelles
- Les arbres et plantations
- Le bois.
C’est ainsi l’un des rares centre de recherche au monde à couvrir, d’amont en aval, l’ensemble de la filière bois-forêt des régions tropicales et subtropicales.
Le Cirad conduit des recherches finalisée sur le développement avec des missions de mise en œuvre au plan local des grandes conventions internationales :
- Changements climatiques
- Biodiversité
- Désertification
- CITES (convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction) www.cites.org
Le CIRAD travaille depuis le milieu des années 1980 sur la gestion durable de la forêt tropicale humide, notamment pour élaborer les méthodes et techniques d’aménagement forestiers. Ainsi, le CIRAD a conduit une première opération piloted’aménagement forestier en Côte d’Ivoire au début des années 80 et dans le bassin du Congo depuis le début des années 90.
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