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N° 3 - - 26 mars 2000
"La tempête est la mort naturelle de nos forêts!"
Un entretien avec Jean-Jacques Dubois, professeur de biogéographie à l'Université des sciences et techniques de Lille et Secrétaire du Groupe d'histoire des forêts françaises.
 Boisforet-info : Vous êtes spécialiste de l’archéologie des paysages forestiers. Nos forêts avaient-elles déjà connu pareille tempête au cours de leur histoire ?
Jean-Jacques Dubois : Je ne pense pas que les tempêtes du mois de décembre soient sans précédent. Durant les 20 000 ans de l’histoire de nos forêts, c’est à dire depuis la dernière glaciation, il y a déjà eu des périodes où les vents étaient particulièrement violents, notamment durant le petit âge glaciaire au XVIII ème siècle. A cette période, au cours des règnes de Louis XIV et de Louis XV, des forêts du Boulonnais ont été ensevelies jusqu’à la cime par les sables des dunes côtières. On peut encore observer les traces de ces cataclysmes dans la forêt d’Hardelot au sud de Boulogne-sur-mer. D’ailleurs, on retrouve de nombreuses mentions de chablis dans les textes des maîtrises royales. Mais à cette époque, la forêt était moins étendue et les arbres, exploités en taillis sous futaie, étaient moins hauts donc moins vulnérables.
Cependant, il est vrai que les tempêtes récentes sont les plus importantes du siècle en France, notamment en raison de l’importance des surfaces touchées. En revanche, ce ne sont pas les plus violentes enregistrées. En 1989, en Bretagne, les vitesses étaient plus fortes encore. Mais les tempêtes de décembre présentent des traits originaux. Elles ont surtout affecté des forêts qui étaient habituellement moins soumises aux tempêtes. En effet, contrairement aux phénomènes classiques, les vents se sont renforcés dans l’intérieur des terres. La première tempête a ainsi été particulièrement désastreuse dans l’Est du pays. De plus, elles sont intervenues au plus mauvais moment. C’est à dire à une période où les sols étaient très humides et où les systèmes racinaires étaient les moins efficaces.
 Peut-on parler de catastrophe écologique ?
Jean-Jacques Dubois : Absolument pas, mais c’est assurément une catastrophe économique. Dans nos régions tempérées océaniques, la tempête est un élément qui fait partie de l’écosystème forestier. La tempête, c’est la mort naturelle des arbres et les chablis sont un peu les charrues des sols forestiers. Leur rôle est même bénéfique au développement des arbres puisqu’ils contribuent à faire remonter les éléments minéraux des sols. Des études menées en forêt de Fontainebleau, dans les réserves biologiques intégrales de la Tillaie et du Gros Fouteau, ont démontré qu’en moyenne toute la surface des forêts étaient retournée par des chablis sur un rythme de 300 à 350 ans. Dans un milieu naturel, les chablis sont même inévitables car, en vieillissant, la forêt devient plus dense et se fragilise.
 La sylviculture serait donc étrangère à l’étendue des dégâts ?
Jean-Jacques Dubois : Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions. Le bilan détaillé, parcelle par parcelle, essence par essence, mode de traitement par mode de traitement, n’a pas encore été réalisé. De plus, il ne faut pas sous-estimer la difficulté de la tâche. Les vents sont des phénomènes très aléatoires et, dans de nombreux cas, il sera difficile de savoir avec certitude pourquoi un peuplement a été totalement détruit alors que, dans une parcelle voisine, un autre aura été épargné. Les explications peuvent être multiples, variations locales des vents, topographie, nature et humidité des sols, système racinaire des arbres. Les hêtres, par exemple, qui n’ont pas de racines pivotantes ont moins bien résisté que les chênes qui en sont pourvus. De même, les conifères, avec leur feuillage persistant, offrent plus de prise au vent. Il est donc logique qu’en hiver, ils soient plus vulnérables que les feuillus.
Mais il est clair que nous devons nous poser des questions quant à l’incidence de certains héritages sur la forêt actuelle. En 150 ans, la sylviculture a connu une véritale révolution. L’état des connaissances scientifiques et techniques et les contingences économiques du moment n’ont pas toujours permis une juste évaluation des conséquences à long terme que l’on observe aujourd’hui. Dans certains cas, l’homme a très probablement facilité le travail de la tempête. Par exemple, après la Seconde guerre mondiale, dans une logique d’intérêt national à court terme, on a trop planté de conifères en plaine. Ces plantations étaient souvent trop denses et les sylviculteurs se sont montrés trop timides dans leurs coupes d’éclaircie. Du coup, ces peuplements trop serrés ont mal résisté aux vents. Heureusement, les forestiers ont depuis beaucoup progressé. Quoi qu’il en soit, il faudra tirer toutes les leçons de la tempête et engager une profonde réflexion pour mieux tenir compte des règles de la dynamique forestière dans la gestion de la forêt par l’homme.
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