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Brèves


ARTICLE N°299 - 3 novembre 2000

Le pin laricio, un géant au cœur des montagnes corses.

Portrait de l'arbre symbole des forêts corses   

"Une montagne posée dans la Méditerranée". Ainsi a-t-on l'habitude de se représenter la Corse. Un raccourci qui illustre bien le contraste entre le climat intransigeant de ses hautes vallées centrales et la douceur méridionale du littoral. Un arbre résume à lui seul ce splendide isolement : le pin laricio.

1. Une essence entre mer et montagne
2. Un seigneur sur la terre des communes
3. Une richesse très prisée
4. Des qualités recherchées
5. Un atout pour le développement local
6. Un patrimoine menacé par le feu

1. Une essence entre mer et montagne

Dispersée à l'origine dans les montagnes du bassin méditerranéen, l'espèce pinus nigra a produit plusieurs variétés dont l'une, appelée laricio corsicana, confortée par 4 millions d'années d'insularité, ne croît qu'en Corse, à l'état naturel.

Dès que l'arbousier, les chênes verts et pubescents se font rares, à partir de 800 mètres, le pin laricio laisse apparaître ça et là sa silhouette caractéristique : un tronc très élancé, plus cylindrique que vraiment conique avec sa parfaite rectitude, surmonté d'un houppier vert grisâtre, aux branches bien étagées.

À mesure qu'on s'élève dans l'étage montagnard, entre 1000 et 1600 mètres sur les ubacs et jusqu'à 1800 mètres sur les versants exposés au Sud, il s'impose et forme de magnifiques forêts où les plus beaux spécimens, âgés pour certains de plus de 1000 ans, culminent à plus de 50 mètres. Leur circonférence peut alors atteindre 6,5 mètres. Essence de pleine lumière, le laricio supporte aisément les contrastes climatiques de la montagne corse, avec ses étés doux et ses hivers rigoureux. Préférant l'humidité, il ne redoute pas la sécheresse. En fait, il ne craint que le calcaire (on dit qu'il est calcifuge). C'est pourquoi il abonde dans les massifs de la Corse du nord, cristalline ou granitique, dont il affectionne les sols acides, souvent pauvres.

Prédominant sur les pentes bien exposées, le pin laricio cohabite parfois avec les sapins pectinés et les hêtres d'altitude sur les versants humides. Dans tous les cas, il se distingue nettement par sa parfaite rectitude. Doublée d'une extraordinaire longévité, cette caractéristique en a fait l'emblème de la forêt corse. Et la fierté des insulaires.

2. Un seigneur sur la terre des communes

En Corse, le pin laricio inspire plus le respect que la convoitise. Contrairement au châtaignier qui est l'arbre "à pain", objet de tous les soins et autrefois de nombreux différends entre famille, le laricio est l'essence noble par excellence.

Isolé sur ses hauteurs, cet arbre n'a jamais fait l'objet d'une exploitation intensive… Même à l'époque où la République de Gènes, grande puissance maritime de Méditerranée, considérait son tronc rectiligne comme une ressource stratégique pour ses arsenaux.

Il est vrai que l'exploitation du laricio requiert une infinie patience en raison de sa croissance très lente (à raison d'un cerne d'un millimètre chaque année et d'une dizaine de mètres de hauteur tous les 25 ans).

Selon Olivier Souleres, Directeur régional de l'ONF, c'est cet isolement et cette lenteur majestueuse qui expliquent la présence du pin laricio dans les seules forêts publiques, domaniales ou communales, de l'île : "Le départ des génois, propriétaires des ressources de l'île, a ouvert une longue période de contestation sur le partage des 150000 hectares qu'ils possédaient. Finalement les habitants se sont vus attribuer par Blondel, le représentant de l'État en Corse, les forêts capables d'assurer leurs besoins vitaux. À commencer par la châtaigneraie, base de leur alimentation. Les peuplements de pin laricio, plus difficiles d'accès, revinrent à la collectivité qui dispose aujourd'hui d'une précieuse ressource sylvicole."

Aujourd'hui, le pin laricio occupe 45000 hectares dont près de 25000 en futaie pure. Les plus belles forêts sont celles d'Aïtone et de Valdu Niellu, au pied des monts Cinto et Rotondo, de Vizzavona, au centre de l'île, de Marmanu et de Bavella, sur son versant oriental. La répartition de ces massifs épouse la ligne géographique qui sépare "l'en-deça" (u Cismonte) et l'"au-delà" des monts (u Pumonte), frontière historique entre la "Terre des seigneurs" et la "Terre des communes".

3. Une richesse très prisée

Imposant, rectiligne, assez peu noueux pour un résineux, le laricio ne manque pas d'attrait pour la filière bois. Sans compter ses qualités techniques. Mais la forêt prodigue cette ressource avec parcimonie.

En effet, les prélèvements ne représentent que 30 % de l'accroissement naturel. "Nous pourrions récolter plus de bois, mais les caractéristiques du marché insulaire font que certaines coupes seulement trouvent preneurs : celles qui proposent plus de 80 m3 à l'hectare et des tiges de volume moyen supérieur à 1m3 sur pied" précise Olivier Souleres. Au grand dam des exploitants et des scieurs de l'île qui, évidemment, souhaiteraient disposer de volumes plus importants pour certaines qualités de bois.

De fait, dans lors ventes publiques, on s'arrache aujourd'hui les coupes dans les plus beaux peuplements, comme ceux de Valdu-Niellu. Pour sa part, le gestionnaire est conscient de la nécessité de réduire ce cycle d'exploitation. "Il n'est plus possible d'attendre 250 à 300 ans avant chaque récolte. La gestion plus dynamique de la forêt doit permettre, à terme, de prélever des arbres âgés de 120 ans et d'un diamètre de 0,60 mètre, tout en préservant évidemment l'intégrité des vieux peuplements", déclare Pierre-Marie Luciani, chef de groupe technique à l'ONF.

4. Des qualités recherchées

Si elle est très prisée des forestiers corses, la qualité du laricio est pourtant bien méconnue. Un étrange mystère pèse quant à l'usage des quelque 30000 m3 de pin laricio livrés aux scieurs de l'île à chaque récolte. Difficile de connaître exactement ses débouchés !

Pour certains, l'industrie du meuble de l'Italie du nord en serait le principal utilisateur comme bois massif ou tranché pour les plaquages. D'aucuns prétendent même que les Italiens seraient les détenteurs d'un procédé industriels permettant le déroulage des billes de laricio. Mais Joseph Luciani, le principal scieur de l'île qui traite près de la moitié de la production locale vous détrompe immédiatement : "les Alsaciens et les Allemands sont aujourd'hui mes principaux clients" dit-il.

Ses deux confrères, Aimé Pomi et César Mufraggi, soutiennent quant à eux que le négoce local est le principal acheteur. En outre, ils s'efforcent depuis quelques années de promouvoir cette essence dans la construction bois pour diversifier leurs marchés.

Mais qui croire ? Toutes ces versions apparaissent vraisemblables si l'on s'en tient aux performances mécaniques et techniques du matériau, attestées par les nombreuses études de normalisation du CTBA.

Résumons : sa densité moyenne de 590 kg/m3, sa rigidité et sa résistance le destinent naturellement aux emplois de structure dans la construction. Mais son grain fin et clair est également très apprécié en ébénisterie dans les emplois bruts ou en plaquage.

Ces qualités sont de nature à satisfaire tous les clients potentiels du modeste marché local : entreprises de charpente-construction, industriels du meuble, artisans ébénistes ou particuliers… À condition toutefois de n'être pas trop exigeant sur les approvisionnements.

S'agissant de son essence la plus noble, la forêt corse est avare. De plus, la géographie de l'île, avec son réseau routier tortueux et l'insularité, augmente les coûts d'exploitation et de transport. Résultat : les quelque 30000 m3 de pin laricio sciés, bon an mal an, ne pèsent pas bien lourd face aux volumes de résineux continentaux.

5. Un atout pour le développement local

Pour nombre de professionnels, l'avenir du pin laricio passe par le dynamisme du marché local. Un pari audacieux. Certes, cet excellent bois d'œuvre a fait ses preuves, mais dans ce pays où le granit est roi, le bois aussi noble soit-il, a fort à faire pour s'imposer dans l'habitat.

Pourtant, avec le développement du tourisme rural, les besoins de l'île évoluent. Et les mentalités commencent à changer. Ici et là, le bois fait des adeptes pour la construction de refuges de montagne, de bâtiments scolaires ou agricoles, et même d'hôtels…

Hélas, beaucoup de maîtres d'ouvrage lui préfèrent encore trop souvent d'autres essences. Un choix que déplore Philippe Albertini, vice-président de l'Association des communes forestières et maire de Ghisoni, un village au pied de la forêt domaniale de Marmanu. "Que penser quand on sait que nos architectes recommandent des bois exotiques pour restaurer les tours génoises ? Quant aux équipements collectifs que nous construisons, grâce à des subventions, lorsque par chance il comporte du bois, je n'ose même pas en imaginer la provenance."

Mais ce pessimisme n'est qu'apparent. En réalité, les élus des communes forestières tout en étant conscients des obstacles à surmonter croient dans l'avenir de leurs peuplements. Comme tous les responsables de la gestion forestière, ils appellent de leurs vœux "la mise en place d'une véritable filière bois", pour l'heure, "jugée inexistante en Corse" pour les bois de faibles dimensions ou de qualités moyennes.

Or, pour des raisons historiques et culturelles - notamment la forte pression pastorale exercée en période de restriction -, la majorité des forêts communales offrent essentiellement ces types de bois. D'où l'idée lancée par l'Association des communes forestières d'ouvrir cette offre aux marchés sardes et italiens en créant un parc à bois où les grumes seraient triés par qualité et vendus, prêt-à-charger.

6. Un patrimoine menacé par le feu

L'été 2000 a vu, pour la première fois, se dresser un ennemi plus redoutable encore que les nombreux obstacles auxquels le pin laricio doit faire face : le feu. Sur les 9000 hectares ravagés par les flammes, principalement dans la vallée de la Restonica et autour de Vivario et Ghisoni, 4000 hectares de pin laricio ont été endommagés, à des degrés divers.

Pierre-Marie Luciani, chef de groupe technique à l'ONF, ne peut établir un bilan précis de la catastrophe. "Il semble que les vieux pins aient mieux résisté au feu et c'est surtout dans les jeunes peuplements de laricio que les dégâts sont irréversibles. C'est donc l'avenir de la forêt qui est menacé. En outre, précise-t-il, " il faut prendre en compte la destruction de la faune et du réseau de routes et de sentiers forestiers."

Aujourd'hui, l'essentiel des moyens techniques de l'ONF est consacré à sa remise en état, condition essentielle pour sécuriser les accès et entreprendre la reconstitution de la forêt.

Reste que le traumatisme est vif chez tous les habitants des villages touchés par l'incendie. La politique, comme toujours en Corse, a pris immédiatement le relais des actions en justice intentées par les pouvoirs publics : les rumeurs entretiennent les polémiques sur l'origine des feux, l'identité et les motivations des incendiaires.

Mais, au-delà du folklore politique local, la société civile se mobilise pour réparer ce qui peut l'être. Associations et bénévoles proposent leurs services à l'ONF pour les travaux de remise en état. "Avec cet afflux d'aides de toutes nature à canaliser, nous sommes confrontés à une situation exceptionnelle encourageante", conclut Pierre-Marie Luciani.

Ce mouvement de solidarité est relayé par de nombreuses personnalités, sur l'île et sur le continent. Comme la belle Laetitia Casta. Le célèbre top-model, petite-fille de garde forestier, apporte son soutien au projet de reconstitution "à l'identique" des espaces forestiers et son entourage ne ménage pas ses efforts, semble-t-il, pour trouver les plants et les graines nécessaires à cette tâche ambitieuse.

Si son initiative permet de sensibiliser la jeunesse de l'île et du continent à la protection du patrimoine forestier, l'avenir du pin laricio ne sera peut-être plus menacé. Mieux encore, dans sa grande sagesse, il saura peut-être réconcilier les corses avec Marianne.





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