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  - 5 février 2002

1. Le bois dont on fait les noms

En France, forêt et patrimoine sont étroitement liés. Plus d’un Français sur dix est propriétaire forestier. Mais on oublie qu’il existe un autre patrimoine transmis précieusement au gré des générations : le nom. Et, là aussi, l’arbre fait autorité.

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La mode aidant, il est d’abord généalogique, activité qui se démocratise. Beaucoup de familles comptent aujourd’hui un passionné désireux d’en dresser " les branches " pour découvrir ses " racines ".
Mais cette passion pour les arbres se justifie aussi par l’État Civil où abondent les noms liés à la forêt et au bois. Notamment grâce aux milliers de Dubois qui occupent depuis plus d’un siècle le " top ten " patronymique… Mais aussi aux Charpentier, aux Le Forestier et autres Laforêt qui, moins prolifiques, ont su imposer leur notoriété par d’autres voies.

Les racines de la forêt

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S’il est difficile d’évaluer précisément la proportion de tous les noms de famille faisant référence au bois et à la forêt, il est facile en revanche de les identifier. Pour certains, aucune confusion n’est possible. Pour beaucoup d’autres, quelques connaissances suffisent. La signification du patronyme est même le premier exercice auquel s’attèle le généalogiste débutant. À l’aide d’un ouvrage de vulgarisation, un Bousquet ou un Fortier n’a aucun mal à retrouver la branche étymologique sur laquelle est assise sa famille. Et, par la même occasion, à localiser l’origine régionale de son nom. Au besoin, il peut même en dresser la carte statistique sur internet en interrogeant une des bases de données en ligne dérivées des derniers recensements de l’INSEE.

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Tout change si l’on se prend au jeu. La racine mise à jour se révèle étonnamment prolifique au gré des variantes dialectales. Aux Bousquet méridionaux, s’ajoutent bientôt les Bosquet et Bocquet du nord, les Bosch et Buch de l’Est, tous issus de la racine germanique bosk*, latinisée en boscus. Autant de patronymes auxquels résiste encore un peu partout le gaulois brogilum (qui désigne un petit bois clos) grâce aux Bruel, Dubreuil , De Broglie et Brel.
Quant aux Forestiers et leurs quasi homonymes Fortiez, ils ne doivent pas se sentir isolés aux côtés des Foricher ou Foricheur du Finistère, des Foltier du centre et des Fourastier du sud.
Face à ces noms dérivés des mots boscus, (bois) et forestis, l’ancienne racine silva a plutôt prospéré dans les prénoms que dans les patronymes. À côté des Sylvie, Sylvain et des Sylvère, sujets aux caprices de la mode, se maintiennent des Sylvestre et nombre de Sauvage désormais plutôt urbains, à côté de Sauvageot ou de Sauvagnac aux accents plus terriens.

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Pourtant, s’agissant des derniers patronymes, on peut raisonnablement penser qu’à l’époque où ils ont fait souche (entre le XIIIe et le XVIe siècle) ils faisaient plus référence à un trait de caractère peu amène qu’à une origine forestière.
C’est bien ce qui fait d’ailleurs la spécificité de cette branche authentiquement latine. À la différence des autres racines qui n’ont produit que des noms relatifs à des lieux, l’archaïque silva s’est perpétué à travers le prénom de baptême ou des sobriquets. Comme si, dans la société qui voit s’imposer l’usage du patronyme, le souvenir de l’antique forêt ne pouvait subsister qu’à travers le sacré ou la peur.

La multi-fonctionnalité derrière les noms

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Sur cette répartition des rôles, le grand historien Jacques Le Goff a apporté une réponse dans son essai sur " L’imaginaire médiéval " publié en 1980. Il constate que la plus ancienne apparition du mot foresta, un document de Siegebert III de 648 pour l’abbaye de Stavelot-Mamédy, associe l’idée de forêt à celle de solitude. " Dans notre forêt nommée Ardenne, vaste solitude où se reproduisent les bêtes sauvages " dit ce texte. Le terme serait la contraction de silva forestis et aurait donc un sens juridique pour désigner une " réserve de chasse ".
Et le médiéviste de conclure : " Ainsi les hommes de la seconde fonction indo-européenne, les guerriers, les bellatores, les hommes de la force physique, ont tenté de s’approprier au Moyen-ge la forêt et d’en faire leur territoire de chasse. Mais ils ont du la partager avec les hommes de la première fonction, les oratores, ceux qui prient, les hommes du sacré qui en ont fait le désert de leurs ermites et les hommes de la troisièmes fonction, les laboratores, les travailleurs qui (…)en ont fait un territoire supplémentaire de l’activité économique. Mais tous, à vrai dire, sont allés s’y marginaliser, s’y conduire en hommes de la nature, fuyant le monde de la culture dans tous les sens du mot. "

Comme on le voit, la multi-fonctionnalité de la forêt, remise à l’ordre du jour par la loi sur la forêt, même si elle a aujourd’hui un caractère moins conflictuel, n’est pas une idée neuve. Mais le plus surprenant, c’est qu’elle ait laissé aussi son empreinte dans certains patronymes. Assez lointaine toutefois, pour ne pas imaginer naïvement que les Forestier sont aussi belliqueux que les Dubois industrieux et les Sauvage illuminés ou rebelles.


Gilles Vilain



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