- 26 septembre 2002
4 . LINRA décrypte la mémoire des forêts
Des scientifiques de lINRA montrent que les forêts conservent la trace de leur ancienne occupation agricole et démontrent que la biodiversité actuelle des forêts est plus influencée par les pratiques agricoles anciennes que par lexploitation du bois.
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Forêt sur ancienne culture du 19ème (à gauche du muret)
© Inra
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Pourquoi sur certaines parcelles de forêt vosgienne les arbres poussent mieux que sur les parcelles contiguës alors qu’ils bénéficient des mêmes méthodes sylvicoles? C’est, en schématisant, la question qui s’est offerte, il y plusieurs années, à des chercheurs de l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique) qui travaillaient sur la question du dépérissement forestier. " À l’intérieur de vastes surfaces forestières dépérissantes et carencées en éléments minéraux, certaines parcelles forestières de petites tailles et de forme géométrique étaient saines ", explique Etienne Dambrine, biochimiste à l’INRA de Nancy.
Après bien des analyses des sols et des interrogations, l’équipe de l’INRA qui associe également un écophytosociologue et des historiens est parvenu à la conclusion suivante : l’explication réside dans l’histoire de l’utilisation de ces parcelles forestières. " Il s’agissait d’anciens champs cultivés, enrichis par les engrais et le fumier et qui ont été abandonnés au début du XXè siècle ", livre Etienne Dambrine. En effet, une étude historique menée par Waltraud Koerner et M. Benoît a permis de reconstituer avec précision l’occupation du sol de la commune d’Aubure. Seize anciennes fermes ont ainsi été identifiées ce qui a permis de localiser 5 usages anciens des parcelles : jardin, terre labourée, pré de fauche, pâture et forêt.
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Etienne Dambrine
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Sans entrer dans le détail, il ressort que les anciennes terres cultivées ont conservé leur fertilité avec une plus forte teneur en azote mobilisable et de phosphore. Les études ont montré que les arbres, à structure d’âge comparable, y étaient plus grands que dans les parcelles de forêts qui n’avaient jamais été cultivées. Des études ont ensuite été menées dans le Massif-Central et en Lorraine sur d’anciens parcellaires agricoles gallo-romains. Elles ont permis de conclure, que " les arrières-effets de l’agriculture paraissent irréversibles à l’échelle historique puisqu’on les observe encore près de 2000 ans après l’abandon des cultures ", prévient l’équipe scientifique.
Une modification des conditions édaphiques* qui s’exprime également avec force dans la composition de la biodiversité des milieux. Le cortège floristique des forêts d’ancien champ présente un plus grand nombre d’espèces végétales. " Des espèces lié à l’homme s’y sont développées et s’y sont maintenues ", note Jean-Luc Dupouey. Il s’agit notamment de plantes rudérales* telle l’ortie mais aussi d’autres espèces comme le géranium herbe à Robert, la pervenche ou le groseiller à maquereau, par exemple. En revanche, les études ont montré que toutes les espèces forestières n’ont pas nécessairement pu recoloniser ces nouvelles forêts, notamment sur les sols les plus riches . " Les espèces forestières qui se reproduisent principalement par voie végétative ont un faible pouvoir de recolonisation ", explique l’écophytosociologue " et ne peuvent pas regagner leur place face à des espèces plus dynamiques ". Il s’agit entre autres du muguet, de la parisette ou de la néottie nid-d’oiseau. " La présence de ces espèces indique une forte présomption de la permanence de la couverture forestière sur le temps long ", explique Jean-Louis Dupouey. Toutefois la liste de ces espèces indicatrices de l’ancienneté de la forêt varie selon les régions et les conditions géologiques, et leur définition font l’objet de travaux plus pointus.
Ne pas confondre forêts anciennes et veilles forêts
Quoiqu’il en soit, de tout cela il ressort que l’histoire de l’occupation agricole a souvent plus d’impact sur la biodiversité des forêts que les pratiques sylvicoles.
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Jean-Luc Dupouey
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" Même un boisement exploité sur des terres qui ont de tout temps été forestières, en taillis sous futaie par exemple, pourra conduire a une diversité plus proche de celle de la végétation climacique* qu’un vieux peuplement laissé sans interventions sylvicoles sur d’anciennes terres agricoles ", estime Jean-Luc Dupouey.
La permanence forestière apparaît donc plus fondamentale que la " naturalité " des peuplements.
En clair, ces recherches remettent sérieusement en cause certaines conceptions basées essentiellement sur des critères dit de naturalité des forêts (présence de vieux bois, âges des peuplements) qui sont souvent uniquement pris en compte dans la détermination des politiques de conservation de la biodiversité.
Du coup, l’équipe de chercheurs conseille aux gestionnaires des politiques de conservation de la biodiversité, (réserves naturelles, conservatoires des sites naturels, Parc Nationaux et ONF) qui promeuvent aujourd’hui la création de réserve intégrale, d’accorder une attention particulière à l’histoire de l’occupation humaine des forêts.
En finir avec la vision mythique de la forêt
Reste que les scientifiques de l’INRA ont bien conscience de la difficulté de la tâche.
" Une très grande partie des forêts françaises a été à un moment où un autre cultivée par l’homme ". Mais s’il est relativement aisé de retrouver la trace des anciens champs abandonnés depuis la fin du XVIII è siècle et qui représentent aujourd’hui près de la moitié de la surface forestière française, il en va tout autrement pour les terres mises en culture à des époques plus reculées de la période gallo-romaine, sans même parler de la période des premiers grands défrichements du néolithique pour lesquels, bien évidemment, aucun document historique (cadastre) n’existe.
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Fosse pédologique
montrant un ancien labour
© Inra
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Reste que les travaux archéologiques qui commencent à s’accumuler en milieu forestier révèlent l’importance des vestiges d’antique occupation humaine. Ainsi dans de très nombreuses forêts domaniales (Rambouillet, Sénart, Fontainebleau pour l’Ile-de-France) diverses traces indiquent que la forêt n’a pas nécessairement été permanente où du moins toujours continue. " Il faut en finir avec la vision fixiste de la forêt ", insiste Jean-Luc Dupouey. " Non seulement sa surface a fortement varié à plusieurs reprises depuis la dernière glaciation mais elle a aussi fréquemment bougé ", explique l’écologue. Ainsi même dans la forêt de Tronçais dont la majesté des chênes lui confère dans l’imaginaire des français un statut de " sanctuaire de la nature " l’archélogue Laure Laüt a découvert plus d’une centaine de constructions datant de la période gallo-romaine. " Ce qui ne veut pas dire que la forêt avait été totalement défrichée, mais cela indique pour le moins qu’elle était morcelée et percée de nombreuses clairières où nécessairement l’homme avait aménagé des jardins voire des champs ", pronostique-t-elle.
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Fouilles en forêt de Tronçais
©L. Laüt
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Bref, le mythe de la forêt naturelle en prend un sacré coup. Mais la réalité forestière n’en est pas pour autant dévalorisée. En effet, l’intérêt pour les héritages bioculturels qui traverse aujourd’hui les science forestières est encore loin d’avoir délivré toute ses surprises. " Nous n'en sommes encore qu’au début ", explique par exemple Cécile Dardignac, membre de la jeune mission archéologique de l’ONF d’Ile-de-France. Il est fort probable que dans les prochaines années, la vision de la forêt soit radicalement transformée. L’histoire promet d’être passionnante et le rôle de l’homme dans la constitution de la biodiversité n’en sera que mieux compris. À n’en pas douter, la place de l’homme dans la nature en sera réhabilitée.
Lexique :
Rudérale : du latin "rudera" décombre. Plante tirant profit des déchets de l’occupation humaine (nitrate, phospore)
Climacique : de climax, stade de la végétation en équilibre avec les conditions du sol et du climat actuel.
Édaphique : condition du sol, indépendamment du climat
François Delaunay
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Vers d'autres sources
"La mémoire de la forêt" sur le site de l'Inra
consulter 
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