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  - 21 novembre 2002

1. Chartreuse : les cervidés mangent l’avenir de la forêt

Ne vous fiez pas aux apparences, de beaux arbres peuvent masquer une forêt en danger. Les cervidés s’attaquent discrètement aux jeunes pousses hypothéquant ainsi la régénération des belles futaies irrégulières de Chartreuse

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La dent de Crolles
© Blvdr

La dent de Crolles, canine calcaire du jurassique, domine la vallée de l’Isère de ses 2062 m. Le soleil d’automne illumine le versant Sud-Est du plateau de la Chartreuse. Passé le col du Coq, à 1435 m d’altitude, les futaies de sapins et d'épicéas remplacent les taillis de chênes et de hêtres. Les conifères, qui s’élèvent à plus de 40 m, donnent toute sa majesté au Massif de Chartreuse. Un paradis vert, à moins d’une demi-heure de route de Grenoble où les randonneurs sont nombreux à cheminer en été sur les allées forestières ombragées et à chausser les raquettes en hiver.

La forêt de Chartreuse frappe par son opulence. " Notre forêt est relativement vieille, nous avons beaucoup de gros bois ", note Sylvain Ougier, technicien forestier CRPF, mis à disposition du Parc Naturel Régional de Chartreuse. C’est qu’avec plus de 2000 mm de précipitation et un climat relativement doux, le massif de Chartreuse bénéficie de conditions optimales pour la croissance des arbres. Un don de la nature qui fait le bonheur des forestiers, qui sont encore très nombreux à vivre de la forêt sur ce territoire parmi les plus boisés de France (60%). " Avec le tourisme, c’est la première activité des 62 communes du PNR ", informe le jeune chargé de mission de 33 ans qui entend bien tirer avantage des conditions géographiques. " Avec les 12 scieurs de la région, nous sommes en train de créer une Appellation d’Origine Contrôlée (AOC) pour les bois de Chartreuse. Nous voulons nous orienter vers la production de bois séché de grosses sections ", explique-t-il. Un moyen de se positionner sur un segment de marché délaissé par la concurrence des bois scandinaves et aussi de mieux satisfaire l’exigence des charpentiers régionaux.

Des dégâts difficilement observables pour des yeux inexpérimentés

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Une forêt imposante
© Blvdr

Dans les futaies irrégulières de l’Océpée, les troncs couchés des épicéas fraîchement abattus impressionnent en effet par leurs proportions. " Beaucoup dépassent les 12 m3 ", souligne fièrement Sylvain Ougier. Du coup, on imagine mal que de tels mastodontes puissent craindre les cervidés. Quel mal pourraient bien leur faire des chevreuils d’une quinzaine de kilos et même des cerfs dix fois plus gros ? Pourtant en Chartreuse, comme dans la majorité des forêts de France, les forestiers s’inquiètent des dégâts de la faune.

" Ah c’est sûr, si vous regardez en l’air vous ne verrez rien ", prévient Claude Michel-Mazan, Président du Groupement des Sylviculteurs de Chartreuse. Les arbres sont sains, et même les baliveaux d’une vingtaine d’années ne portent pas la trace de l’appétit des chevreuils et des cerfs. Pas la moindre écorchure, pas le moindre frottis à se mettre sous la dent. " Mais regardez en bas, vous verrez qu’il n’y a presque plus de petits arbres ", indique ce sylviculteur propriétaire de huit hectares. On ne voudrait pas lui faire de peine ; mais des arbustes, il y en a plein. Là juste à hauteur d’yeux et il n’est même pas besoin de se mettre sur la pointe des pieds pour toucher leur bourgeon terminal.

Face à la cécité du citadin, l’homme des bois est à deux doigts de prendre la mouche et de tourner les talons. " Oui ! Mais ceux-là, ils ont déjà une quinzaine d’années, ils ont poussé avant l’explosion démographique des cervidés ", intervient Sylvain Ougier, pour dissiper le malentendu en conseillant d’observer la strate herbacée. Effectivement en lorgnant la forêt à hauteur de brodequins, le spectacle n’est plus le même.

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Sylvain Ougier
© Blvdr

Les jeunes pousses de sapins et d’épicéas se font rares. Mais surtout les jeunes arbres sont rabougris et difformes. Genou à terre pour compter les verticilles (les niveaux d’embranchements sur le tronc qui donnent le nombre des années), la réalité saute aux yeux : ces avortons, qui ne dépassent pas les 30 cm de hauteur, ont entre 7 et 10 ans ! Ils devraient être trois à quatre fois plus grands ! C’est qu’hiver après hiver, les charmantes bestioles ont dégusté leurs bourgeons et mâché leurs tendres branches.

Bref, les cervidés, qui se sont multipliés durant les dernières années, n’en ont épargné aucun. Tous les petits sapins et les petits épicéas sont réduits au stade de bonsaï torturés. " Dans de telles conditions, la forêt ne peut pas se régénérer ", s’alarme Claude Michel-Mazan. Manifestement, la pyramide des âges de la futaie irrégulière est sérieusement attaquée à sa base et les forestiers de Chartreuse sont en droit de s’inquiéter de la stabilité de l’équilibre sylvo-cynégétique.

" Que se passera-t-il dans soixante ou quatre-vingts ans quand les grands arbres d’aujourd’hui seront arrivés à maturité et auront disparu ", s’inquiète le président du Groupement des Sylviculteurs. " Pour le moment, la situation n’est pas encore dramatique. Les méthodes de gestion sylvicole permettront d’atténuer ce trou dans la classe d’âge 1995-2002 , mais il ne faudrait pas que cela s’éternise trop longtemps. Encore une dizaine d’années et c’est toute une génération d’arbres qui manquera pour renouveler la forêt ", prévient Sylvain Ougier.

Parc Naturel Régional de Chartreuse
www.parc-chartreuse.net

François Delaunay



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