- 21 novembre 2002
2. En chartreuse : Forestiers et chasseurs travaillent de concert
Comme partout en France, le torchon brûlait entre forestiers et chasseurs. Heureusement, le Parc Naturel Régional de Chartreuse a lancé un programme dobservation des dégâts de gibiers qui rassemble les acteurs de la faune et de la forêt
Saint-Pierre de Chartreuse traversé, de l’autre côté du ruisseau d’Orgeval, la situation est plus énigmatique. Sous un peuplement mixte de hêtraie-sapinière, il n’y a plus la moindre trace de jeunes pousses. Ont-elles toutes été dévorées par les cervidés ou au contraire n’ont-elle jamais poussé en raison de conditions d’éclairement insuffisantes dûes à un traitement sylvicole mal approprié ? " C’est l’une des facettes de la complexité du problème ", constate Sylvain Ougier. Et il y en a bien d’autres : impossibilité de dénombrer rigoureusement les populations de cervidés, la plus ou moins grande vulnérabilité des arbres, sans parler des goûts plus ou moins marqués des animaux pour telle ou telle espèce. " Bref, si globalement nous savons que les dégâts de gibiers se sont multipliés, dans le détail et pour pouvoir envisager d’agir concrètement, nous avons plus d’interrogations que de certitudes ", reconnaît Sylvain Ougier.
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Alain Perrin et Claude Michel-Mazan
le chasseur et le propriétaire forestier
© Blvdr
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Une situation qui, au final, ne satisfait personne au Pays de Chartreuse. " La part du subjectif devenait de plus en plus importante et la discussion tournait à l’affrontement stérile d’idées toutes faites ", témoigne Alain Perrin, le président de l’Association des Chasseurs du PNR de Chartreuse. La teneur du débat n’intéressait guère ce jeune responsable des chasseurs de 44 ans. " On ne pouvait pas en rester là ", témoigne également Claude Michel-Mazan qui constate qu’en Chartreuse " Tous les forestiers sont un peu chasseurs et tous les chasseurs sont un peu forestiers ". Bref, ne serait-ce que pour la tranquillité des repas en famille, il fallait au moins trouver un terrain de discussion.
Rompre avec les discussions stériles
L’initiative est venue du PNR. " C’est aussi notre rôle que de favoriser la concertation et de mettre de l’huile dans les rouages ", considère Sylvain Ougier. Pourtant, quand il a lancé, il y a deux ans, l’idée de mettre en place un protocole d’observation des dégâts de gibier conduit par des universitaires et piloté à la fois par les forestiers, les chasseurs et les naturalistes, il a d’abord commencé par se heurter au scepticisme des spécialistes. " Vous n’y arriverez pas. C’est bien trop compliqué et onéreux ", s’est-il entendu dire. Mais il en aurait fallu beaucoup plus pour décourager ce fonceur, surtout après qu’il ait trouvé en Autriche un modèle de protocole d’étude enclos/exclos et que le PNR lui ait accordé les 7622 euros (50 000 F) nécessaires à l’installation des enclos. Le suivi sur 5 ans coûtera 11 433 euros (75 000 F).
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Placette d'observation
protégée par des filets
© Blvdr
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" Concrètement, ce n’est pas compliqué. On installe des filets autour de trois ou quatre arbres de manière à fermer un petit périmètre de 25 à 30 m2 environ et on délimite à proximité une placette témoin de structure et de taille similaire qui reste ouverte ", explique-t-il
Année après année, les botanistes feront des relevés floristiques et noteront l’évolution de la dynamique végétale. La différence entre les deux placettes voisines traduira ainsi l’impact de la faune.
La proposition a été très bien accueillie par les forestiers (publics et privés) et par les chasseurs. La bonne volonté des uns et des autres a grandement aidé à la mise en place du réseau de placettes en forêts domaniale, communale et privée.
" Déjà pour commencer, cela nous donne une activité commune. Ainsi nous commençons à avoir un langage commun ", remarque Alain Perrin. Ce qui n’est pas pour déplaire à Claude Michel-Mazan qui, du haut de ses 67 printemps, remarque qu’avec la transformation des campagnes, les modes relationnels organisant jadis les usages, se sont perdus. " Il y a tout à réinventer dans ce domaine ", constate-t-il.
Techniquement, là où l’affaire se corse, c’est pour étendre et généraliser l’information au-delà de la parcelle forestière où a été menée l’observation. " Nous avons pris 3 ou 4 enclos/exclos pour chaque grand type de station forestière (type de boisement et de conditions naturelles) ", précise Sylvain Ougier. Au total, ce sont 56 couples de placettes qui ont été installés dans les forêts du PNR de Chartreuse.
La sélection et la localisation des placettes doivent être menées avec rigueur comme toute méthode basée sur le principe de l’échantillonnage. Bref, forestiers et chasseurs devront s’immerger dans la démarche scientifique. " C’est intellectuellement très intéressant et cela participe à renforcer la responsabilisation des chasseurs ", estime Alain Perrin.
Regarder la réalité ensemble
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Une meilleure visualisation
de la localisation des dégâts
© Blvdr
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Quoiqu’il en soit, chasseurs et forestiers savent déjà qu’ils n’inventeront pas la roue et qu’ils ne disposeront pas d’un éventail très large de mesures possibles. En fait, elles se résumeront, pour l’essentiel, à augmenter, maintenir ou réduire la pression de chasse. Bref, à tuer plus ou moins de gibier. " Certes, mais avec une meilleure visualisation de la localisation des dégâts des cervidés nous connaîtrons aussi mieux les comportements des animaux. Nous pourrons aussi envisager la question d’une manière plus globale, moduler la pression de chasse selon les zones géographiques et mieux penser la cohabitation avec les autres activités comme les circuits de randonnée de manière à éviter que les animaux ne soient dérangés dans leurs zones d’hivernage ", note Sylvain Ougier. Une mesure qui permettrait d’améliorer l’état sanitaire des populations. " Mieux vaut un cheptel moins nombreux et en meilleure santé ", confirme Alain Perrin.
Bref, le réseau d’observation des dégâts de cervidés pourrait déboucher à moyen terme sur l’élaboration de documents d’orientation de la chasse et de l’équilibre sylvo-cynégétique à l’échelle du Parc. " Il est toujours plus facile de discuter autour d’une carte que dans le vide ", note le forestier du PNR.
Aujourd’hui il est encore beaucoup trop tôt pour tirer la moindre conclusion définitive des premières observations menées par les étudiants du laboratoire de biologie de l’Université Henri Fournier de Grenoble. Reste que sur les deux placettes observées lors du reportage, des différences étaient déjà perceptibles. Preuve que la démarche est pertinente. Mais la patience demeure de rigueur.
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Des différences perceptibles
sur les placettes obervées
©Blvdr
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" Il faut prendre le temps de dresser un diagnostic qui soit admis par tous ", considère Sylvain Ougier. À vouloir brûler les étapes, on risquerait de provoquer des blocages insurmontables et ruiner la bonne volonté qui est apparue de part et d’autres chez les forestiers et les chasseurs. " Nous ne craignons pas la réalité ", prévient Alain Perrin " La philosophie de la chasse organisée moderne est de gérer la faune par rapport au biotope et non par rapport aux intérêts des chasseurs ", assure-t-il.
Un principe général qu’il est toutefois plus facile d’annoncer que de traduire en mesures concrètes sur le terrain. Car si Alain Perrin est le porte-parole des chasseurs de Chartreuse, son association n’a aucune prise directe sur la gestion de la chasse. Celle-ci est organisée par les Associations Communales de Chasse Agréées (ACCA) et il y en a une soixantaine en Chartreuse. Un éclatement qui ne simplifie pas les choses, d’autant que la faune encore plus que la forêt n’a que faire des limites administratives.
" Il y a là matière à réflexion ", reconnaît le chasseur en étant toutefois bien conscient du poids des habitudes qui marquent le secteur de la chasse. " D’ailleurs, il faut bien reconnaître que notre démarche d’ouverture n’est pas toujours bien comprise. Hors de Chartreuse ou du département de l’Isère, certains nous prennent pour des fous en nous reprochant de pactiser avec l’ennemi ", glisse Alain Perrin.
Les chasseurs craignent que les forestiers profitent de l’occasion pour mettre l’indemnisation des dégâts de gibiers en forêt sur le tapis. (il leur en coûte déjà 19 millions d’euros par an pour pour les dégâts agricoles –120 millions de francs-). De toute évidence, cette question serait vécue comme un casus belli de la part des chasseurs. " Notre démarche montre qu’il y a d’autres choses à faire pour déminer ce délicat dossier ", témoigne Sylvain Ougier. Le chemin de la coopération forestiers-chasseurs s’annonce encore long et reste à inventer. Il est à espérer que l’on ne vienne pas mettre des bâtons dans les roues de ce processus engagé en Chartreuse. Les exemples de bonne entente sont bien trop rares pour se permettre de gâcher les chances.
Parc Naturel Régional de Chartreuse
Place de la Mairie
38380 Saint-Pierre de Chartreuse
Tel : 04 76 88 75 20
Sylvain Ougier
[email protected]
François Delaunay
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