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ARTICLE N°1504 - 9 septembre 2002

Développement durable, un sommet inaccessible ?

Dix ans après Rio, le Sommet Mondial à Johannesburg devait consacrer définitivement le développement durable. Pourtant malgré les moyens mobilisés, le résultat apparaît décevant. Mais Johannesburg obligera tous les acteurs à poursuivre la réflexion.

Avec plus de 20000 délégués officiels, 45000 représentants de la société civile, 5000 journalistes, et un budget de 52 millions d’euros, ce méga sommet, la plus grande conférence organisée sous l'égide des Nations Unies, entendait faire le point sur les évolutions enregistrées depuis Rio et dresser un état des lieux de la planète.  Or la " santé de la planète " ne s'est guère améliorée. Encore faudrait-il d’ailleurs qu’à une telle échelle, on puisse obtenir des résultats tangibles en une décennie. Mais il y a plus grave. Au-delà des classiques questions environnementales et sociales, c'est le principe même du multilatéralisme et l’incapacité de la communauté internationale à mettre en œuvre un programme d’actions concertées qui a été pris en défaut à Johannesburg.
À Rio, la communauté internationale avait souscrit au principe des responsabilités communes mais différenciées. Aux pays développés de faire évoluer leurs modes de consommation et de production et de transférer des technologies "propres" et des capitaux aux pays en développement. À ces derniers de trouver la voie d’un développement durable avec des modes de production moins polluants. Johannesburg constituait le stade suivant des négociations visant à définir un programme de développement durable en trois volets.
En premier lieu, les organisateurs comptaient sur l’adoption d’une déclaration politique au plus haut niveau, négociée entre Etats, pour garantir l’engagement commun en faveur d’un développement durable. Sur ce point, l’absence du Président de la première puissance mondiale a limité d’emblée la portée de l’accord.
Le second objectif, l’élaboration du Plan d’action dans les différents domaines, n’a été que partiellement atteint. Le principal mérite du document rédigé dans la nuit du 3 au 4 septembre est d’entériner des décisions antérieures, énoncées lors de la conférence de Rio, les accords de Doha sur le commerce, ceux de Monterrey sur le financement du développement et l'entrée en vigueur du protocole de Kyoto. Des acquis dont s’est d’ailleurs félicité le Président Jacques Chirac, selon le porte-parole du gouvernement Français, Jean-François Copé.

Gouvernance introuvable

La "gouvernance environnementale mondiale" est aussi apparue comme un sujet majeur. De fait, avec plus de 500 accords multilatéraux sur l’environnement (AME) et deux institutions onusiennes chargées de ces questions, il n’est pas évident de distinguer les rôles de chacun. Aussi, a-t-on proposé de faire évoluer le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) en agence spécialisée de l’ONU, dans le cadre juridique décentralisé actuel. Une autre proposition visait à créer une Organisation Mondiale de l’Environnement voire une "Organisation Mondiale pour le Développement Durable" pour faire contrepoids à l’OMC.
Pour sa part, la France s’est distinguée, par la voix du Président Jacques Chirac qui a proposé la création d'un Conseil économique et social, destiné à coordonner l'action des différents organismes internationaux dans le domaine du développement. Au terme des négociations, le Plan d’action a seulement retenu la cohérence nécessaire des politiques d'environnement avec l'OMC tout en rejetant l’idée de subordonner les traités environnementaux à cet organisme.

Finalement, c’est peut-être sur les actions dites "de type 2" qu’on peut attendre les principales avancées concrètes. Ces partenariats mixtes public-privé (PPP), conçus dans le cadre de l’Agenda 21 visent à donner aux entreprises, aux représentants de la société civile, la possibilité de coordonner leurs actions pour répondre aux objectifs de développement durable.
Si les entreprises se sont montrées enthousiastes, certaines ONG, en revanche, y ont vu le signe de la main-mise des lobbies économiques sur le Sommet et du désengagement des États de la politique de développement.
Le gouvernement français, pour sa part, a joué la conciliation en proposant des initiatives dans tous les domaines, notamment sa participation technique et financière, à hauteur de 15 millions d’euros au projet en faveur des forêts du bassin du Congo initié par l’Afrique du Sud et les Etats-Unis. Parallèlement, le Président Jacques Chirac annonçait, avec le Premier ministre britannique, la création d’un fonds destiné à garantir des investissements privés à long terme dans les secteurs de l'énergie et de l'eau tout en suggérant une réflexion sur les modalités d'un " prélèvement de solidarité sur les richesses engendrées par la mondialisation ".
Finalement, les véritables enjeux de Johannesburg sont le rôle et les modalités du multilatéralisme au XXIe siècle. Posés globalement, les problèmes soulevés par le développement durable ne peuvent se résoudre sur un plan local ou régional. Mais les approches des États sont biaisées par les intérêts nationaux et la protection de groupes de pression aux intérêts divergents. Impossible donc de définir une préoccupation globale vraiment partagée par les 6 milliards d’humains embarqués sur la même planète.
Dans un contexte d’abandon progressif des acteurs traditionnels de la scène internationale, quel doit être le rôle des gouvernements et celui des nouvelles entités multiformes issues du secteur privé et de la société civile ? Tel est le grand dilemme très politique par la notion de développement durable. Et Johannesburg n’a pas permis de le trancher

Lever les ambiguïtés

De fait cette déception n’est pas une surprise. Bien avant le Sommet de Johannesburg, le scepticisme prévalait.
Depuis le début des années 1990, la plupart des spécialistes soulignent le caractère ambigu et multiforme de la notion de "développement durable", revendiquée par des groupes sociaux et des États, aux intérêts souvent antagonistes. Des économistes de toutes obédiences soulignent que le projet de réduction de la pauvreté et de celui de la préservation des écosystèmes ne sont pas forcément compatibles en raison de la croissance démographique.
Ce qui conduit certains d’entre eux à établir différents classements. Fabrice Hatem, propose, par exemple, de distinguer une conception du développement durable écocentrée (sur les ressources naturelles) ou anthropocentrée (sur l’homme). D’autres, à la suite d’Olivier Godard, insistent sur les degrés de durabilité du développement : de très faible (très proche de la conception économique classique) à très forte (pour laquelle, la conservation des ressources naturelles constitue la limite absolue de la croissance).
Outre les contradictions soulevées par la théorie économique, les interprétations les plus radicales interpellent toute la communauté scientifique. En 1992, à la veille du sommet de Rio, 200 scientifiques dont 60 prix Nobel signent l’appel d’Heidelberg contre l’écologie politique, ouvrant la voie à de nombreuses controverses. En 2001, le statisticien danois Bjorn Lomborg, defraie la chronique Outre-Manche et au Danemark avec son livre The Skeptical Environmentalist (L’Environnementaliste sceptique) en critiquant fermement les discours alarmistes. des mouvements de protection de la nature. Une position que Claude Allègre, ancien Ministre de la Recherche a reprise à son compte, sur les ondes de France Inter, pendant le Sommet de Johannesburg.

Vers une clarification du concept

À côté des scientifiques, les spécialistes des relations internationales pointent également le penchant " moralisateur " des promoteurs du développement durable et leur incapacité à cibler les enjeux de cette approche.
Ainsi lors de la réunion du groupe de travail du Haut Conseil de la Coopération Internationale sur la Conférence de Johannesburg, Marie-Claude Smouts, professeur à Sciences-Po, rappelait " qu'en matière d'exploitation des forêts tropicales, les ambiguïtés demeurent (…) Si l'on n'aide pas à mettre pas en place une exploitation durable des forêts et qu’on cherche plutôt une protection intégrale générale irréaliste, il est probable que leur sort sera pire. "
Gérard Sournia, expert forestier et ancien directeur à l’IUCN, enfonçait le clou dans le numéro d’août du Monde Diplomatique, publication peu suspecte de défendre les thèses libérales : " La forêt comme sanctuaire de la biodiversité, pour le plaisir de la conservation est un discours séduisant, mais qui ne tient pas face à la situation que traversent la plupart des pays du Sud. "
Autre sujet de polémique, le confusionnisme ambiant. Pour Alexandre Adler, il est temps pour les décideurs de trancher car, dit-il dans Courrier International : " les idées les plus novatrices s’y frottent constamment aux conceptions les plus stupides ".
En outre, sous couvert de développement durable, on aborde désormais des questions aussi disparates que le rôle des femmes dans la société, le commerce international, l’eau potable, la dette extérieure, la désertification et la déforestation, la réduction de la pauvreté ou la défense des Droits de l’Homme. Sans compter les nouveaux concepts associés tels que les biens publics globaux et la gouvernance…
Inquiet de ces dérives, Simon Upton, ancien ministre de l’Environnement néo-zélandais et président de la table ronde sur le développement durable de l’OCDE déclarait dans le numéro d’août de Network 2002, la lettre du Stakeholder’s Forum de l’ONU : "Après Rio le développement durable paraissait englober le sens même de la vie" et, ajoutait-il, " son champ est devenu si vaste que l’on se demande ce qui peut lui échapper."
C’est sans doute pourquoi Kofi Annan a exigé la clarification des objectifs de Johannesburg. Finalement, cinq ont été retenus : de l’eau saine et buvable, des énergies utilisables durablement pour les industries et les foyers, l’accès à la santé pour tous partout dans le monde, une agriculture nourricière et le maintien de la biodiversité.
Au final, seul le dossier sur l’eau potable a abouti à un engagement précis : la réduction de moitié, d'ici à 2015, de la population privée d’eau potable et de système d’épuration. Sur tous les autres points, les objectifs inscrits dans le Plan d’action négocié à Johannesburg restent imprécis ou se contentent de reprendre les engagements des États lors d’accords précédents. Un bien maigre résultat au regard des ambitions initiales du Sommet.
Néanmoins, si le seul objectif de l’eau est tenu, Johannesburg aura eu au moins deux mérites. D’abord, permettre à 750 millions de personnes d’accéder à l’eau potable et assainir les eaux usées de 1,5 milliards d’individus. Ensuite, démontrer aux acteurs publics ou privés du développement durable, la nécessité de fixer des priorités. À défaut de quoi, l’urgence aidant, elles s’imposent toujours d’elles-mêmes.


D’où vient le développement durable ?

La notion de " sustainable developpement " a été esquissée pour la première fois, en 1980, dans le rapport de l’IUCN (International Union for Conservation of Nature) sur la Stratégie Mondiale de la Conservation. Reprise par Lester Brown du Worldwatch Institute dans Building a sustainable Society, elle s’inspirait alors des propositions élaborées par Maurice Strong, organisateur de la conférence des Nations unies sur l'environnement et le développement de Stockholm (1972) et l’économiste Ignacy Sachs en faveur de " l’éco-développement ", concept écarté par les instances internationales.
Traduite en français par " développement soutenable " puis " viable " et finalement " durable ", le concept a connu un grand succès en dépit - ou à la faveur - des multiples interprétations qu’elle suscite.
En 1987, la Commission mondiale sur l’environnement et le développement – présidée par le premier ministre norvégien Gro Harlem Brundtland – en popularise l’idée dans son rapport Our Common Future (Notre avenir à tous) et en fixe la définition comme " un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. " Mais c’est en 1992, au Sommet de la Terre à Rio de Janeiro, que la communauté internationale place le développement durable au centre de ses préoccupations.
Dès lors, le concept rencontre un succès croissant, tant dans la sphère politique qu’économique. La plupart des organisations internationales le mettent à l’honneur dans leurs projets. Des gouvernements l’inscrivent dans leur politique. Et les grandes entreprises en font l’axe majeur de leur action et de leur communication en faveur de l’environnement. Au point de susciter la mode du " développement-durable.com ".

Gilles Vilain



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