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ARTICLE N°601 - 16 juillet 2001
"La meilleure protection des forêts intertropicales est leur valorisation économique "
Jean-Jacques Landrot Secrétaire Général de lInterafrican Forest Industries Association
Un entretien avec Jean-Jacques Landrot, Secrétaire Général de lInterafrican Forest Industries Association
"La meilleure protection des forêts intertropicales est leur valorisation économique ".
Jean-Jacques Landrot est Secrétaire Général de lInterafrican Forest Industries Association (Association interafricaine des industries forestières), qui regroupe 300 entreprises de la filière bois en Afrique.
À ce titre, il coopère avec la Banque Mondiale, la FAO et plusieurs gouvernements africains à lamélioration de la gestion des forêts intertropicales.
Jean-Jacques Landrot se montre optimiste et nous fait découvrir une réalité surprenante et parfois paradoxale. Pragmatique, Jean-Jacques Landrot est un homme de terrain qui a dirigé durant trente ans des entreprises dexploitation forestière et de transformation du bois en Afrique, en Asie et en France.
 BFI
Depuis le sommet de la terre à Rio en 1992, il y a bientôt 10 ans, la situation des forêts intertropicales a-t-elle évolué ?
Jean-Jacques Landrot
Ce qui a changé, cest avant tout la sensibilisation des consommateurs dans les pays développés. Elle a provoqué un retour dinformation très important en direction des pays producteurs de bois tropicaux. On assiste aujourdhui à une prise de conscience dans ces pays tant au niveau de ladministration que des acteurs économiques.
Il ne faut toutefois pas oublier que ces pays sont des pays pauvres qui restent avant tout préoccupés par le développement économique.
Les forestiers sengagent sur les voies de la gestion durable. En Afrique de lOuest, par exemple, ils reboisent. En Afrique équatoriale, dans le bassin du Congo, des plans daménagement se mettent en place.
Quoi quil en soit, les forêts tropicales sont, semble-t-il, un peu moins menacées aujourdhui quil y a dix ans. La FAO estime que la déforestation a légèrement diminué, elle est passée denviron 17 millions dhectares à 13 millions annuellement. Dans le même temps, il y a de plus en plus de nouvelles plantations, environ 2 à 3 millions dha plantés par an. Dans certains pays comme le Brésil, plus de la moitié du bois dindustrie, pour la pâte à papier notamment, provient de plantations.
Néanmoins, il faut rester extrêmement vigilant. La pression démographique augmentant, il est plus que jamais urgent de renforcer les mesures de protection des forêts et de généraliser la gestion durable de la ressource.
 BFI
En clair, il y a des signes encourageants, mais rien nest gagné.
Pour autant, les grandes causes de la déforestation ont-elles aussi changé ?
Jean-Jacques Landrot
Non, les études scientifiques, observations satellite ou de terrain, indiquent que les défrichements agricoles sont responsables dau moins 80 %, voire 95 % de la déforestation. Les autres facteurs sont principalement les infrastructures (routes, usines, barrages) et lurbanisation.
 BFI
Les forestiers nauraient donc pas de responsabilité en matière de déforestation ? On a du mal à vous croire.
Jean-Jacques Landrot
Leur responsabilité nest quindirecte. Depuis longtemps, les prélèvements forestiers sont très sélectifs, 5 à 10 m3 par hectare et par passage et la végétation exubérante remplace rapidement les arbres coupés. Nos modes dintervention nont strictement rien à voir avec des coupes à blanc pratiquées en forêt tempérée. Ils se rapprochent beaucoup plus dune logique de cueillette de la futaie jardinée.
Sur deux à trois cents essences, nous coupons actuellement une dizaine despèces et seulement les individus qui ont au minimum 80 à 90 cm de diamètre au pied.
Il est vrai cependant que nous voyons arriver depuis quelques années en Afrique des entreprises asiatiques qui ont bien moins de scrupules et qui font des coupes bien plus sévères et prélèvent jusquà 50 m3 par hectare. Mais à léchelle du problème de la déforestation, limpact direct de lexploitation forestière reste très faible.
En Côte dIvoire par exemple, alors que lon évalue a 2 millions de m3 de bois prélevé par les exploitants forestiers, ce sont 15 millions de m3 qui sont utilisés comme bois de feu et les défrichements agricoles seraient responsables de labattage de 50 à 60 millions de m3 de bois.
Reste que lexploitation forestière joue indirectement un rôle très important par la création de réseaux routiers qui facilitent la pénétration des populations qui défrichent la forêt.
 BFI
En quelque sorte, vous préparez le terrain à la déforestation. Concrètement que pouvez-vous faire pour protéger la forêt ?
Jean-Jacques Landrot
Il faut réduire son accessibilité. Pour cela, nous cherchons à espacer les passages et à diminuer la durée dutilisation des pistes forestières. En Afrique occidentale, nous limitons ainsi à trois ans les chantiers dans une même zone forestière, comme cela la végétation a le temps, entre deux coupes dexploitation, denvahir les pistes.
Mais, pour cela, nous devons inverser la logique traditionnelle de lexploitation forestière et mettre plus laccent sur lintensification du prélèvement et moins sur la surface. Traditionnellement, nous nexploitions que 5 à 10 essences. Nous faisons actuellement de gros efforts pour porter à trente le nombre des essences commercialisables. De cette manière, les forêts exploitées produiront plus de bois, ce qui permettra de laisser la forêt fermée plus longtemps.
 BFI
Si nous vous comprenons bien, vous nous dîtes que pour mieux protéger la forêt, il faut une exploitation plus intensive. Cela peut paraître paradoxal.
Jean-Jacques Landrot
Cest lune des grandes innovations que nous apporte depuis quelques années lexpérience des plans daménagement. Cependant, il ne faut pas que le prélèvement dépasse une certaine limite et que les forestier rompent la continuité de la canopée. Les recherches actuelles en foresterie portent justement sur la définition de ce seuil. Il pourrait se situer entre 30 à 40 m3 par ha et par rotation de trente ans.
 BFI
Ce système permet de préserver des surfaces de forêt, mais cela ne garantit en rien la conservation de la biodiversité des forêts vierges.
Jean-Jacques Landrot.
Tout à fait. Cependant, il sagit de deux problématiques différentes mais complémentaires. Il y a trop souvent une confusion entre la question de la déforestation et de lexploitation. Ce serait ridicule de parler de gestion durable de la forêt vierge. Pour conserver la forêt vierge, il ny a pas dautres solutions que de la placer en réserve.
Cest justement ce que tentent de faire la Banque Mondiale et le WWF qui se sont alliés pour tenter de convaincre les gouvernements du bassin du Congo de geler 5 millions dhectares de forêt primaire.
 BFI : Pour qui connaît un peu lAfrique, on peut avoir des doutes sur le respect de ces mesures de conservation.
Jean-Jacques Landro t.
Vous avez raison. Nous sommes en pays en voie de développement et toute mesure utopique est contre-productive. Il est évident que les préoccupations écologistes sont encore minoritaires. Il faut avoir des mesures simples et pragmatiques.
Cest pourquoi nous pensons que la meilleure protection des forêts est leur valorisation économique. À partir du moment où les états, les populations trouvent un intérêt économique à la mise en valeur des forêts, ils vont protéger leurs ressources.
Cest pour cela que la logique de lexploitation ne soppose pas à celle de la conservation et quau contraire, elle peut être son alliée efficace.
Cest dailleurs dans cette idée que 17 grands groupes forestiers européens, concessionnaires de 20 millions dha (soit autant que toutes les forêts françaises) et regroupés au sein dune fondation européenne, sont prêts à sengager dans une stratégie globale de gestion durable. Ainsi, dans le bassin du Congo, ce sont 13 millions dha qui doivent être gérés durablement et servir, en quelque sorte, de zone tampon pour consolider les 5 millions dha de réserve intégrale que les ONG, avec la banque mondiale, essayent de créer.
 BFI :
Vous misez donc sur un développement économique de la filière bois pour assurer la conservation de la forêt vierge. Mais quel poids économique a le bois dans les pays tropicaux ?
Jean-Jacques Landrot.
Lexploitation forestière représente fréquemment jusquà 3 %, voire 5 % du PIB, mais surtout elle fournit jusquà 10 % des emplois dans certains pays.
Du point de vue du développement économique, les activités du bois sont radicalement différentes des activités pétrolières ou minières auxquelles on les compare fréquemment.
Le pétrole est une activité qui se fait généralement off-shore et qui emploie surtout des spécialistes internationaux et très peu de main duvre locale ; lapport au PIB se fait par lintermédiaire de taxes.
Au contraire, le bois est une activité beaucoup plus structurante. Elle emploie des personnels locaux et procure de lactivité en zone rurale. Elle participe ainsi à freiner lexode rural et la concentration urbaine.
Ce rôle social de lexploitation forestière est souvent passé sous silence. Il est pourtant déterminant et très bénéfique dans une logique de développement durable de la planète.
 BFI
La destruction de la faune est un sujet extrêmement sensible. Quel rôle ont, selon vous, les forestiers ?
Jean-Jacques Landrot.
Labattage des arbres a peu dincidence sur la faune. Par contre, la chasse pour la nourriture des bûcherons et des débardeurs est nettement plus perturbatrice. Mais il ne suffit pas dapporter de la viande pour que les ouvriers arrêtent de braconner. Cest aussi un problème culturel. Cest de notre responsabilité de faire évoluer les mentalités, mais cela ne se fait pas en deux jours.
Les plus grands dégâts sur la faune forestière sont à mettre au compte du braconnage commercial qui approvisionne les villes. Dans le bassin du Congo, où la biodiversité est très riche, les grands singes constituent des plats très appréciés par les populations, dont y compris les notables et les élites. Ce nest pas une simple question dalimentation. Dans la demande de viande de brousse, il y a une dimension rituelle. Pour faire la fête, on mange un singe comme ailleurs on mange un mouton ou une dinde. Un phénomène multiplié par des millions dhabitants, cela fait des prélèvements considérables. En République Démocratique du Congo, les chimpanzés bonobos qui sont très appréciés par la grande bourgeoisie de Kinshasa, sont chassés dans des zones où il ny a pratiquement pas de pistes forestières
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